Nancy Huston : la fiction souveraine

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 En septembre 2008 nous recevions  Nancy Huston  dans le cadre de nos rencontres.  Voici  en marge de cette rencontre  un regard sur son oeuvre publié le 15 octobre 2008.

Comment le divers devient singulier ? Et vice versa. Comment se traduit-il dans une œuvre littéraire ? Ces questions sont au cœur de l’interrogation que mène Nancy Huston depuis plus de trente ans.

Son œuvre exigeante et prolifique, explore inlassablement les déclinaisons de la différence dans notre monde contemporain. Car il n’y a pas de diversité culturelle sans différence. Ni différend. Est-ce un hasard si en français ces deux termes sont homophones et s’opposent en genre ? La différence est la face cachée de la diversité.

La toute première est celle qui sépare à la naissance le genre humain : la différenciation sexuelle. C’est en tant que femme que Nancy Huston va l’aborder, s’y confronter. Féministe, elle prendra progressivement ses distances avec un certain militantisme qui veut opposer le matriarcat retrouvée et restaurée au patriarcat omnipotent. Entre ces deux volontés de puissance, symétriquement opposées depuis la nuit des temps, Nancy Huston va chercher sa propre voie. Pour comprendre. Pour savoir. Cette quête à corps perdu, à « Nord perdu » pour reprendre le titre de son essai sur l’exil au sens propre et figuré ne va pas sans périls. Car la piste qu’elle explore se situe précisément à la jonction de ces deux univers, là où se façonnent les représentations : à savoir la création artistique et littéraire. C’est la raison pour laquelle elle s’intéresse tant aux couples d’écrivains. « Ces derniers, dira-t-elle, ne font que mettre en scène, sur le devant de la scène, ce qui habituellement, se passait dans les coulisses. Le conflit entre l’art et la vie, la création et la procréation, le corps et l’esprit débordaient largement les anecdotes biographiques, de tel ou tel ménage littéraire. Il me concernait, moi, comme il concerne aussi quiconque, homme ou femme, souhaite faire de l’art de nos jours sans faire trop de mal – ni aux autres ni à soi. Il concerne en fait tout le lien entre éthique et esthétique ».

Cette révélation est datée. Février 1988. Le Journal de la création qu’elle entreprend, enceinte de son second enfant, ne se borne pas à questionner la distribution des rôles entre les homme et les femmes (à toi la création, à moi la procréation), il met également à jour son dogme fondateur : l’immortalité par l’art. Et son principe actif : le mythe prométhéen, modernisé par Sartre, de l’auto-engendrement de l’artiste. L’œuvre de Nancy Huston s’élaborera dès lors à rebours de ces dogmes. C’est pourquoi ses histoires commencent par l’origine. Par la naissance.

Oeuvre protéiforme

Il y a de nombreuses mises au monde dans les romans de Nancy Huston ; celles de Barbe et Barnabé, humbles protagonistes de Instruments des ténèbres, dans cette France du XVIIe siècle. Celle prématurée de Maya, la virtuose de Prodige ; Celles d’Angela et de Marina, les filles de Lin, la danseuse étoile de Virevolte qui finira par les abandonner… Mais si la naissance est omniprésente, la mort l’est tout autant. Dolce Agonia, le titre parle de lui-même, commence par la mort annoncée de l’un de ses personnages-fétiches : le poète Sean Farrell ; Le Cantique des plaines évoque d’entrée la mort du grand-père du narrateur dans le Far West canadien… Et Lin, la mère « indigne », mourra-t-elle étouffée par sa propre fille ? Dans cette architecture sophistiquée, dans ces allers-retours qui relient les personnages à leur naissance et à leur mort, se tisse le réseau tenu qui est le souffle même de la vie avec ses drames et ses contradictions. Le miracle des romans de Huston tient dans cet équilibre. L’écriture s’y déploie alors souveraine comme dans un rêve éveillée.

« Je est un autre »

Qu’elle soit une expatriée vivant depuis plus trente ans en France n’y est pas étranger. Qu’elle ait choisi de devenir une romancière française, elle, l’anglophone, non plus. Mais c’est sans doute le prix à payer pour aller au bout de la question formulée naguère par Rimbaud sur l’altérité. « L’expatrié, dira Huston dans son essai Nord Perdu , découvre de façon consciente (et parfois douloureuse) un certain nombre de réalités qui façonnent le plus souvent à notre insu, la condition humaine ». Or c’est précisément la langue maternelle qui masque ces réalités qu’on finit par ne plus voir. Ce qui se construit dans l’écart de l’entre deux langues c’est précisément un autre imaginaire ; un imaginaire qui va entrer en conflit avec la langue maîtrisée, policée , codifiée utilisée pour représenter le réel et le faire paraître naturel, commun . Or dans une « langue étrangère aucun lieu n’est commun ». Dilemme de l’étranger, dilemme de l’émigré. Par ces roman et ses essais, l’écrivaine nous montre que la langue est le véritable foyer de cette métamorphose dont la fruit est diversité. C’est en son sein que se forge les représentations nouvelles qui permettront ensuite de mieux rendre compte du réel. Voilà pourquoi la fiction demeure encore le meilleur moyen d’inventer des nouveaux possibles. C’est ce qu’on appelle un espace de liberté. La leçon singulière de Nancy Huston s’y trouve là, toute entière.

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