Memmi, l’écrivain postcolonial et la langue

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Nous avions invité Albert Memmi au printemps 2008 dans le cadre de nos rencontre-débats dédiés aux suites postcoloniales de l’immigration. Ecrivain et sociologue, Albert Memmi fut l’un des tout premiers à problématiser la question coloniale. Son analyse lucide éclaira la relation complexe colon-colonisé et servit à toute une génération d’écrivains pour légitimer leur démarche d’émancipation. Quarante ans après, nous avons voulu revenir avec lui sur le statut de l’écrivain issu des marches des anciens empires.

Comment voyez-vous le rôle de l’écrivain post-national ?

Les indépendances des peuples préalablement colonisés se sont faites sur le mode national. C’est un fait. Cela implique un certain nombre de conséquences dont la principale est le choix de la langue nationale. Ce choix pose un dilemme qui s’est décliné diversement tout au long de l’histoire et qui aujourd’hui pose cette question : l’affirmation des singularités est-elle compatible avec l’universalisation planétaire induite par l’économie et les nouvelles techniques de communication ? Et qui plus est ; ces échanges culturels, politiques et économiques exigent l’utilisation d’une langue véhiculaire commune. Nous trouvons donc devant ce paradoxe que vivent ces jeunes nations qui ne peuvent fonder une langue qui leur corresponde, de l’autre cette légitimité est battue en brèche par l’efficacité imposée par la mondialisation. Il en va de même pour la pratique des religions dont leur extension, certains voudraient qu’elle interfère sur les appareils institutionnels. Cela est périlleux pour l’équilibre démocratique et l’expressions des minorités.

Plus que les autres artistes, l’écrivain se trouve confronté à ce dilemme à cause de la barrière de la langue. C’est pourquoi l’écrivain issu de la décolonisation va d’abord opter pour la langue du colonisateur. La langue maternelle n’étant pas prête pour toutes sortes de raisons à accueillir le travail d’écriture. Il faut du temps pour que la langue littéraire naisse de la langue maternelle de l’auteur. C’est pourquoi, encore aujourd’hui, l’essentiel de la littérature maghrébine s’écrit en français. Peut-être un jour verrons-nous réunies les conditions économiques et éducatives pour leur éclosion. Paris demeure à cet égard l’instance de reconnaissance pour ces littératures.

Mais justement Paris semble aujourd’hui menacée à cet égard…

Là aussi nous nous trouvons confrontés au même dilemme. L’anglais est devenu la langue de la communication scientifique. Mais il faut tout de même relativiser…

Dans le Discours Antillais, Edouard Glissant affirme que l’anglais est paradoxalement plus ouvert à la différence alors que le français qu demeure plus normé et donc plus fermé à la diversité. Qu’en pensez-vous ?

Je connais mal l’anglais mais la langue française est soumise à une double pression . D’une part, il y a la pression de la régionalisation, avec la revendication du breton , de l’alsacien , du corse… et de l’autre l’avènement de l’Europe qui induit la nécessité de trouver une langue commune.

La reconnaissance de l’oeuvre de l’écrivain non-hexagonal se fait soit sur le modèle de l’exotisme, soit sur le modèle de la conformité , la voie médiane n’est pas privilégiée. Existe-t-il selon vous une autre mode de réception des littératures postcoloniales ?

Ce mode doit tenir compte de la langue de la plus grande diffusion, elle -même déterminée par la démographie et l’économie. Le français métropolitain est évidemment plus efficace que le breton ou le corse. Mais cela dépend aussi des moments historiques. Des auteurs comme Senghor ou Césaire qui étaient à l’origine des auteurs exotiques sont aujourd’hui des classiques.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération d’écrivains marqués par le désenchantement et le non engagement politique ?

De mon point de vue, le problème de réception ne se pose pas en ces termes dans la mesure où effectivement ces écrivains sont lus. Sur le plan de l’individu, la littérature est une praxis, il faut se mettre à la table de travail et écrire. La littérature est toujours un risque perpétuel, un danger. Il y a des jours avec et des jours sans. C’est une bataille constante à mener contre soi. Le problème se pose sur le plan collectif. Il n’est pas naturel que les écrivains se trouvent à écrire dans une langue qui ne correspondent pas à la sensibilité et à leur histoire.

Comment concilier cette résurgence légitime des singularités et leurs accords entre elles ?

Le deuxième millénaire a été marqué par la quête d’indépendance des peuples et des femmes . Le troisième qui s’amorce s’ouvre sur sans doute sur la manière d’assurer cette liberté. Que faire de ces libertés reconquises ? Là, me semble-t-il, est tout le défi.

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