“Kiba, Tokyo Micropole” – réflexions de Catherine Cadou sur son documentaire

“Kiba, c’est MON quartier à Tokyo. J’y vais depuis trente ans…”

kiba- ODCC’est par ces mots que débute mon film dont je vais vous conter ici la genèse. Pour moi, Kiba est un être vivant qui a accompagné avec vigilance et tendresse ces trente dernières années où j’ai fait deux ou trois voyages par an entre la France et le Japon. Ce film est une esquisse, un portrait subjectif d’un quartier dont le quotidien est encore fortement tissé d’échanges, d’entraide et de fêtes.
J’ai rencontré Kiba au milieu des années 70, grâce à un industriel du quartier dont j’avais été l’interprète alors que j’étais encore étudiante. Pour me remercier de mon travail et m’encourager dans mon travail d’apprentie sociologue, il m’a prêté ce studio aménagé dans une résidence pour les ouvriers de son usine, que je continue d’occuper aujourd’hui quand je suis à Tokyo.
J’ai donc découvert ce Kiba qui m’était offert avec une vraie générosité, sans aucuns autres repères que la proximité du métro, le nom évoquant l’artisanat du bois et la vague impression d’exotisme liée au terme de Shitamachi, la ville populaire. Le quartier est, en effet, très représentatif de l’urbanisme particulier de la basse ville avec de grandes avenues et des ruelles souvent découpées selon le schéma banal de l’ angle droit puisqu’à la fin d’Edo, quand on a construit ces quartiers en récupérant des terrains sur la Baie de Tokyo, on a quadrillé le sol comme un cahier d’écolier. Mais, il y a, à Kiba, un formidable attrait spécifique qui m’a immédiatement séduite : l’omniprésence des canaux, purs produits de la très riche histoire de ce quartier prospère où furent installés à l’époque d’Edo, les charpentiers et négociants en bois, à proximité du palais du Shogun mais de l’autre côté du fleuve. Franchissant le Pont rouge, simple passerelle piétonne qui mène de la grande rue où se trouve la station de métro à l’usine de mes amis située à 200 mètres, on passe par le petit sanctuaire de Benten (Susaki Benten), blotti dans un océan de verdure et fermement encadré par un gigantesque gingko biloba et un vénérable cerisier. Dès ma première visite, j’ai été enchantée par l’imbrication quasi- organique de cette nature préservée avec le grouillement de la vitalité urbaine représentée par les innombrables ateliers de menuisiers fleurant bon le bois, les divers magasins de riz, de légumes ou de poissons, les échoppes de mécaniciens en tout genre travaillant portes ouvertes, la grande usine de laminage de mes amis co-existant en toute harmonie avec des logements plutôt vieillots, faits de bois et de tôle pour la plupart. Quand j’ai découvert le studio aménagé avec goût dans le style du quartier, avec deux de ses murs recouverts de bois et de grandes baies vitrées ouvertes sur le ciel et les toits des immeubles avoisinants, j’ai compris que je ferai de Kiba la base de mon exploration d’un nouveau monde : mon Japon en dehors des sentiers battus. Est-ce pour cela que, quinze ans plus tard, j’ai traduit avec tant de plaisir deux romans de Nagai Kâfu qui a su, mieux que quiconque parler de la beauté étrange et mystérieuse de ces quartiers méconnus où, jusqu’aux années récentes, ne vivaient que les “petites gens”, artisans, commerçants et ouvriers travaillant dans le voisinage.

Un village en ville

Pourtant Kiba n’est qu’à 10 minutes de Nihombashi ou de la gare centrale de Tokyo en métro, à 15 minutes de Ginza, à 30 minutes de Roppongi, Shibuya ou Shinjuku. Il y a une entrée et une sortie de l’autoroute urbaine qui relie toute la mégalopole aux grands axes routiers. On a construit récemment un immense parc ouvert dont les arbres atteindront la maturité dans une dizaine d’années et qui offre un éventail de distractions sportives ou culturelles dont la moindre n’est pas le Musée d’Art moderne de la Ville de Tokyo. On y organise régulièrement de belles expositions comme celle qui fut consacrée au Centre Pompidou hors les murs ou la dernière présentant l’œuvre de Noguchi Isamu. Malgré tous ses atouts, Kiba semble oublié de la frénésie consumériste du Tokyo moderne. La surenchère anarchique du développement immobilier a pourtant déjà envahi les îles très proches de la Sumida, submergées par de grands ensembles, d’ailleurs très beaux, de gratte-ciels de cinquante étages, illuminant le ciel nocturne de notre quartier encore noir la nuit, mais elle n’a pas encore gagné notre quartier. Ou, du moins, elle ne l’avait pas encore fait quand mon désir de faire un film eût grandi au point de devenir irrésistible.
Depuis longtemps, j’ai pensé que Kiba était le lieu idéal pour parler du quotidien des habitants de la modernité nippone. Car c’est un carrefour improbable entre la laideur galopante de l’urbanisation axée sur l’automobile et la douceur d’une vie à échelle humaine et proche, malgré tout, de la nature. C’est un quartier magique avec ses canaux à la beauté naturelle et photogénique qui a servi de cadre à de nombreux films comme l’un des plus célèbres d’Oshima Nagisa , Les Contes cruels de la Jeunesse. C’est un quartier fragile comme la Belle endormie qui va sans doute se réveiller brutalement à la suite de l’installation récente d’un grand magasin Ito Yokado, en juillet 2001.

J’aurais pu écrire sur ce quartier mais je n’étais pas sûre de pouvoir lui rendre justice avec des mots. J’aurais pu demander à quelque ami, cinéaste ou documentariste de filmer mon quartier. Mais le défi était de saisir l’esprit de ce quartier qui m’a donné son cœur. Un jour, ce fut évident : il me fallait me lancer moi-même dans l’aventure-film. Au départ, il y avait, bien sûr, ma fréquentation très intime du cinéma par mon travail de sous-titrage, par mes amitiés liées au travers de mes prestations d’interprète, au-delà de la fréquentation assidue des salles de cinéma depuis toujours. Pour faire ce film, j’ai appris à tenir la caméra, à enregistrer les sons, à cadrer et à structurer une histoire. Et comme le véritable sujet en était les habitants, j’ai commencé mon repérage avec les hommes et les femmes du quartier. Très vite, le fil conducteur s’est imposé : c’était le marchand de tofu qui, chaque après-midi parcourait les rues à bicyclette pour vendre ses produits. La mémoire du quartier, c’était ce couple de gargotiers dont l’épouse, fille de menuisier, était née, il y a soixante-dix ans dans l’immeuble même où ils continuent d’exercer leur commerce. Il y avait l’Association de quartier et son très présent président qui veillait au bon déroulement des fêtes et autres activités communes. Et quand j’ai été prête à tourner, le Pont rouge qui était l’âme du film, le symbole de mon lien avec ces habitants si accueillants, le Pont rouge avait été déposé pour les travaux de renforcement des berges du canal. J’ai donc fait comme tous les documentaristes de la terre, et surtout, comme les habitants du quartier qui gardent le sourire quelles que soient les circonstances : je me suis adaptée. J’ai filmé le temps de la reconstruction du pont, au gré des rencontres, ces voisins qui continuaient à travailler au-delà de l’âge de la retraite car “rien ne vous garde mieux en forme que le travail” ! J’ai surtout filmé des êtres humains qui restaient debout sans compter sur rien d’autre que l’entraide des voisins. Et j’ai découvert ce que je savais : un quartier est fait de ses habitants, du lien qui les unit aux lieux et entre eux. Et la vie d’un quartier est riche de la richesse de la vie de ceux qui y habitent et des valeurs qu’ils cultivent et préservent ensemble. Mes voisins de Kiba m’ont appris des choses simples : les saisons sont toutes bonnes à vivre et à fêter. Elles rythment la vie comme les marées rythment le jour. Les rencontres sont sources d’amitié et un bon voisinage est garant de solidarité. J’ai appris le sens profond du proverbe : là où l’on vit, c’est la capitale. Ce film a été sélectionné dans plusieurs festivals, tant au Japon qu’en France. Ce qui me touche le plus en m’amusant, au cours des rencontres suivant les projections, c’est la réflexion des Japonais et des Français qui ont l’impression de retrouver à Kiba le goût de l’humain en voie de disparition. Il ne s’agit pas de nostalgie. Il s’agit de la vie qui passe et laisse sa trace.

Le 17 décembre 2005 Catherine CADOU

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