Invictus : le sport doit-il être un adjuvant pour le sentiment national ?

Une victoire sportive peut-elle contribuer au sentiment national ? Peut-on et doit-on l’utiliser pour favoriser l’unité nationale surtout si un pays a été déchiré par quarante ans d’Apartheid ? Ce sont les questions qu’Invictus, le dernier film en date de Clint Eastwood, pose avec justesse et acuité. Celles-ci ont soulevé un débat passionné et passionnant lors du dernier ciné-club de l’ODC qui s’est tenu le 26 février dernier au Théâtre du garde-Chasse des Lilas entre le public et les deux invités : Denis Hirson, écrivain sud-africain et Mona Chollet, journaliste au Monde diplomatique.

Invictus-ODC

Sorti en France le 13 janvier dernier, Invictus s’attache en effet à montrer comment Nelson Mandela, président nouvellement élu, profite de la Coupe du monde de rugby de 1995 organisée par son pays pour rassembler une population divisée autour d’un symbole naguère clivant : l’équipe nationale des springboks. Car si les blancs soutiennent ardemment leur équipe nationale, tel n’est pas le cas de l’immense majorité noire qui préfère le foot ou les équipes adverses ! Le film joue délibérément, et avec un certain succès, sur le registre des émotions fortes : celles de liesses sportives et patriotiques, celles des réconciliations intimes et collectives, celles du surpassement de soi, sportif, moral, humain tout simplement. Le jeu d’images et de sons sert parfaitement ce dessein, appuyé également par un jeu d’acteurs (Morgan Freeman en Mandela, Matt Damon en François Piennar, capitaine des Springboks) qui sonne particulièrement juste.

Invictus n’indiffère pas, et surtout pas les critiques cinéma, qui se sont divisés assez rapidement en deux camps : ceux qui louent la grandeur d’un film dont la force suggestive et la capacité à susciter l’empathie du spectateur sont incontestables, et ceux qui y voient un film à l’eau de rose, superficiel, qui élude à bon compte les difficultés socio-économiques de la réalité sud-africaine. La critique d’Invictus n’a à cette aulne pas dérogée à la règle aux Lilas. Mona Chollet, journaliste au Monde diplomatique, et Denis Hirson, écrivain sud-africain, ont confronté leur point de vue sur le film avec le public lilasien, dans un débat assez clivant entre fans et sceptiques.

Si, pour Denis Hirson, Invictus est un bon film, il n’appartient pas à la lignée des grands du 7e art. Selon lui, c’est un bon film parce qu’il le trouve juste (au niveau des accents sud-africains, de la restitution globale du cadre de l’époque, de la ressemblance des acteurs avec les personnages réels, etc.) et parce qu’il le trouve beau, véhiculant un formidable message d’espoir. Mais il considère que ce n’est pas pour autant un ‘‘grand film’’, « parce qu’un grand film est axé sur de grands rapports, à de grandes relations, sur un plan plus complexe que ce film le fait ». Denis Hirson avoue avoir eu des réticences à aller voir le film : la plupart des films hollywoodiens sur l’Afrique du Sud sonneraient effroyablement faux aux oreilles des natifs ; de plus, il se méfie en général des actes d’adulation envers les héros, et il savait que ce film était une ode à Mandela. Sa réticence ne tient pas tant en la personnalité de Mandela (« premier héros du peuple sud-africain » selon ses dires) qu’en l’acte d’adulation lui-même : le fait pour un individu de se débarrasser d’un partie de son pouvoir personnel en s’en débarrassant sur le héros.

L’écrivain sud-africain souligne également l’importance du lien entre sport et politique, politique et sport, notamment dans un pays comme l’Afrique du Sud où le sport en général et le rugby en particulier tiendrait une place inconnue dans notre société. Il recontextualise enfin les débuts de l’Afrique du Sud post-apartheid, avec un Nelson Mandela dont beaucoup ignorent le visage au moment de sa sortie de prison, et qui s’impose bientôt à l’extérieur et à l’intérieur du pays comme l’image même de l’Afrique du Sud réconciliée, image qui se surimpose à une réalité beaucoup plus contrastée, faite de misères et de ressentiments qui ont la peau dure.

C’est d’ailleurs la critique principale de Mona Chollet qui, prenant sa suite, ouvre un réquisitoire contre Invictus et son réalisateur, Clint Eastwood, tenant d’une logique individualiste qui réduit à portion congrue, s’il ne l’élague pas complètement, la complexité de la situation et du mouvement politico-socio-économique sud-africain du début des années 1990. Nelson Mandela, personnage controversé à l’époque, considéré par les Etats-Unis comme un terroriste, apparaît presque dépolitisée dans le film. Surtout, la critique du Monde diplomatique se porte sur la prétention du rassemblement ponctuel autour de la victoire sud-africaine à la coupe du monde de rugby a devenir l’élément constitutif d’une identité post-apartheid. Elle rappelle ainsi les rêves sans lendemains d’une France black-blanc-beur après la victoire de 1998. De même, le message d’Invictus pour qui la victoire des springboks aurait suffit à panser les plaies de l’apartheid et les problèmes socio-économiques (domination économique des blancs sur les noirs) est qualifié de « superficiel » : « dans le film, le politique est écarté au profit du symbolique », dénonce-t’elle.

Clint Eastwood, dernier cinéaste classique américain ?

Face à ce réquisitoire, une partie du public lilasien, fraichement sorti de sa séance de projection, s’est attaché à défendre un film qui lui a, apparemment, beaucoup plu. Certains ont reproché à Mona Chollet d’avoir une vision trop ambitieuse de l’art cinématographique. Pour eux, Invictus n’a pas pour objectif de représenter la totalité de la réalité d’un lieu ou d’une époque, mais celui de cultiver un aspect de la réalité et de l’exploiter sous tous les registres, à fond. Ce que ferait admirablement Invictus, qu’un spectateur qualifie pour sa part de « très grand film », dans les pas de celui d’un John Ford.

Le caractère dépolitisé ou non du film a également prêté à controverses : le constat, selon certains membres du public, est que le sport fait bouger plus de gens que la politique traditionnelle, et que c’est en véritable tacticien que Nelson Mandela le met au service de sa stratégie de réconciliation nationale. Si cela n’a certes pas tout réglé, on ne serait dénier l’importance des symboles dans la politique spectacle moderne, et leur capacité à remodeler le réel.

C’est donc principalement ce thème, cette relation, entre l’ordre du symbolique et l’ordre du politique qui a retenu l’attention dans ce film. La relation est complexe, convenons-en, puisque chacun de ces ordres nourrit l’autre. Le résultat est souvent ambigu entre la complexité de la réalité et son incarnation symbolique.

Sport et diversité culturelle : un parallèle et une ambiguïté créatrices ?

Ce thème a résonné particulièrement dans le débat qui nous occupe à l’ODC, celui de la diversité culturelle. Les politiques volontaristes de « visibilité des représentants de la diversité » s’attachent souvent plus au symbole (leur représentation dans les médias, à la télé, à certains postes de responsabilités) qu’à l’aspect politique et social large de la question. Si Invictus nous rappelle qu’un symbole peut se révéler extrêmement puissant, libérateur des consciences et porteur d’espoir, il ne peut à lui seul contribuer à changer une société comme l’illustre la situation actuelle de l’Afrique du Sud.

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