« Pïrinop, mon premier contact » : survivre à l’ethnocide annoncé

L’Observatoire de la diversité culturelle a organisé le 10 février 2010 au Centre culturel Jean Cocteau des Lilas un Ciné-conférence sur le film-documentaire « Pïrinop, mon premier contact », en collaboration avec l’association Autres Brésils

Peut-on muséifier des êtres humains vivants ? « Pïrinop, mon premier contact » pose cette question, sans y apporter de réponse tranchée. Ce film documentaire, coréalisé par Mari Corrêa et Karané Ikpeng, retrace en temps réel l’évolution de la tribu indienne d’Amazonie des Ikpeng, depuis leur premier contact avec le monde moderne en 1964, à travers leur rencontre avec les frères Villas Boas descendus en « oiseau de fer », jusqu’à leur démarche actuelle de reconnaissance et de réappropriation de leur territoire d’origine, en passant par leur réinstallation dans le Parc indigène du Xingu (Sud de l’Amazonie, Nord-Est de l’Etat du Mata Grosso).

Survivre au choc des civilisations

Le problème posé par le film n’est pas nouveau et a longtemps agité les communautés scientifique et politique : comment permettre aujourd’hui aux populations non modernes de trouver un cadre émancipateur sans perdre leur identité culturelle ? La réponse de Claude Lévi-Strauss à cette question était la suivante : « A mon sens, toute politique de sauvegarde des populations indigènes en Amérique tropicale, et notamment au Brésil, devrait s’inspirer de deux principes : 1) Les langues, traditions, croyances, coutumes et institutions indigènes constituent des monuments historiques qui, pour n’être pas de pierre, font intégralement partie du patrimoine scientifique, moral et esthétique de l’humanité, au même titre que les temples égyptiens ou grecs, les cathédrales romanes ou gothiques, et à ce titre doivent être scrupuleusement respectés. 2) Ce respect n’est possible qu’à la condition que des fractions substantielles du territoire national, convenablement délimitées, soient (comme déjà le parc du Xingu) réservées au libre développement et à la survie des espèces animales, végétales et des cultures indiennes qui y voisinent depuis des millénaires sans se faire de tort réciproque, détenant ainsi le secret d’un équilibre harmonieux entre l’homme et la nature dont le générations futures, plus sages, espérons-le, que la nôtre, sauront peut-être un jour s’inspirer. » (Lettre du 30/08/1968)

Mais la réponse de Lévi-Strauss ne semble pas appréhender dans toute sa mesure la problématique posée actuellement par la situation des Ikpengs. Car si les Ikpengs ne semblent manquer matériellement de rien dans leur réserve du Xingu, ils n’en témoignent pas moins d’un mal-être, d’un manque, que tente de surmonter leur mobilisation pour un retour à la terre d’origine, tentative de renouer avec un passé qui n’existe plus et de fuir un présent qui ne leur plaît guère.

Un concentré d’histoire

« Pïrinop, mon premier contact » a l’efficacité d’un thriller : on y assiste à l’enchaînement mécanique que suscite la confrontation entre deux modes civilisationnels au rapport de force disproportionné – le monde moderne brésilien d’un côté, les tribus indiennes indigènes de l’autre – et qui conduit à la déchéance, l’exil, la reconfiguration identitaire des seconds. Cette histoire tragique s’incarne dans des personnages réels que l’on voit évoluer, de 1964 à nos jours, de l’émerveillement face à la nouveauté et l’attrait de la civilisation moderne, au désenchantement et à l’aliénation dans laquelle ils se retrouvent actuellement. Une histoire tragique aux accents universels, puisque le cas des Ikpengs transcrit aussi, à sa manière, l’évolution sur quelques 400 ans de toutes les populations qui se sont retrouvées violemment confrontées à la civilisation occidentale moderne.

Des “Moïses” brésiliens

Ce film-documentaire est cependant, avant tout, une histoire brésilienne. Celle des frères Villas Boas, Orlando, Claudio et Léonardo de leurs prénoms. Trois frères qui s’engageront, notamment dans les années 50 et 60, pour que le Brésil reconnaisse leur place et leur importance aux indigènes d’Amazonie, pour que le monde moderne les protège de ses propres penchants dévastateurs, incarnés par les prospecteurs d’or et les grands fermiers qui déboisent l’Amazonie pour de la culture intensive, notamment de soja.

Histoire des Ikpengs surtout, racontée par les Ikpengs eux-mêmes, ce qui fait l’originalité de ce film-documentaire qui évite ainsi le biais du reporter occidental aux bons sentiments interrogeant les gentils sauvages. Une histoire sans compromissions bien-pensantes : on y voit une tribu amazonienne violente affaiblie par des guerres incessantes avec ses voisines, subjuguée par l’arrivée quasi divine d’étrangers blancs descendus du ciel par avion, les frères Villas Boas qui, quoique certainement bien intentionnés, ne se départissent pas d’un comportement que l’on jugerait actuellement d’effroyablement paternaliste ; on y assiste à l’exil des Ikpengs de leur terre d’origine sous la pression du contact violent (maladies, meurtres) avec les orpailleurs, leur difficile acclimatation forcée dans la réserve du Xingu où ils cohabitent avec leurs anciennes tribus ennemies ; la quête identitaire des nouvelles générations Ikpengs et le rêve des anciennes générations de retourner dans leur terre d’origine.

Si l’on se place dans la thématique de la diversité culturelle, l’intérêt de ce film est de rappeler, si besoin était, que la rencontre des cultures, des civilisations, ne se fait pas sans étincelles. Ni choc destructeur, puisque les Ikpengs continuent de vivre, différemment qu’autrefois, dans une réinvention de leur culture et de leur mode de vie qu’illustre bien la nouvelle génération et, accessoirement, le film lui-même, porté par des membres de la tribu ; ni symbiose pacifique et parfaite, puisque la route du progrès aura été parsemée d’embûches douloureuses.

La caméra des Ikpengs, à laquelle s’ajoute celle des frères Villas Boas pour la partie plus historique, met parfaitement en lumière les éléments de cette histoire compliquée. La voix du narrateur, Karané Ikpeng, met en avant de manière intelligente la perspective d’un individu de la jeune génération des Ikpengs sur l’histoire, le présent et l’avenir de sa tribu. Le tout donne un film-reportage convaincant, qui souffre cependant d’un montage moyen, où aurait pu disparaître, notamment au début, certaines séquences fictionnelles qui n’apportent pas grand-chose à l’ensemble de l’œuvre.

Lé débat sur l’actualité des amérindiens

Après la projection du film, la soirée s’est poursuivie au centre culturel Jean Cocteau par un débat en présence d’André Abreu, membre de l’association France Libertés pour le secteur des droits des peuples autochtones, ainsi que de deux autres ressortissants brésiliens, Paulo Pontvianne et la comédienne Gabriella Scheer. M. Pontvianne, résidant actuellement aux Lilas et originaire de Rio de Janeiro, partagera avec le public le sentiment d’un jeune trentenaire brésilien ayant grandi avec le mythe national des frères Villas Boas, mais qui ne peut s’empêcher de considérer comme hypocrite le rapport ambivalent actuel de la société brésilienne avec les peuples indigènes d’Amazonie (on protège mais on parque et continue à exploiter leur territoire d’origine sans leur offrir de réel cadre émancipateur). Situation que décrira très bien André Abreu, d’un Brésil moderne qui, de gauche comme de droite, poursuit un projet résolument productiviste qui rentre en collision directe avec l’objectif des peuples indigènes de vivre selon leur mode ancestral hors de leur réserve. Objectif que M. Abreu qualifiera d’ « utopique », suscitant des réactions parmi le public lilasien, acquis à la cause des Ikpeng. André Abreu justifiera son désenchantement par rapport au projet des Ikpengs en décrivant la réalité amazonienne : un monde cruel où grands fermiers et exploitants de bois n’hésitent pas à tuer les indiens qui s’aventureraient hors de leur réserve, où, face aux grands intérêts capitalistiques, les réserves comme celle du Xingu sont la seule protection que le monde « civilisé » puisse offrir aux peuples autochtones. Pour résumer sa pensée, si ce n’est pas la panacée, c’est le moins pire des mondes.

Par Emmanuel Leroeuil.

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