Enquête sur le milieu associatif en Seine-Saint-Denis et la diversité culturelle

Enquête réalisée par Emmanuel Leroueil

Introduction

Il est beaucoup question de diversité culturelle dans le débat public en France. Mais qu’entend-on vraiment par diversité culturelle ? La réponse varie suivant l’orientation du discours : il peut s’agir de diversité des modèles culturels dans une société ; de diversité des formes artistiques et culturelles qui s’y expriment ; de diversité des communautés culturelles et/ou linguistiques ; de diversité de communautés ethno-raciales ; de diversités de communautés minoritaires face à une communauté majoritaire plus au moins hégémonique.  La particularité du débat actuel en France sur la diversité est son orientation ethnographique, selon un modèle qui correspond à la tradition anglo-saxonne de communautés reconnues par le droit sur des critères ethno-raciaux et autour desquelles se constitue une société multiculturelle. Au contraire, dans le modèle républicain français, le droit ne reconnait aucunes différences culturelles, ethno-raciales ou autres entre les citoyens français. L’évolution de la société française, et notamment l’intégration massive d’immigrés sur le territoire métropolitain tout le long du XX° siècle, a cependant mis sur le devant de la scène la réalité des différences culturelles au sein de la population, qu’elles se fassent ressentir de manière positive ou négative. Cette diversité des populations et de leur patrimoine culturel s’exprime avant tout dans la recomposition du vivre-ensemble de la société au quotidien, dans les rapports de voisinage dans les quartiers et les villes, où la question de la diversité se matérialise concrètement. Dans ce contexte, comment se réinvente ce vivre-ensemble et comment s’y inscrivent les individus et les agents actifs de la société civile, notamment par le biais du monde associatif ?

C’est la réponse sur le terrain à cette question qu’a tenté d’appréhender cette enquête auprès des associations œuvrant expressément à la diversité culturelle en Seine-Saint-Denis. Les caractéristiques de ce territoire sont connues : terre ouvrière historique et terre d’accueil de populations immigrées infrarégionales, européennes puis internationales,la Seine-Saint-Denis a été précurseur dans les années 50 de la construction de « grands ensembles » pour loger le nouvel afflux de population et est devenue désormais l’un des symboles de la banlieue française. 1,5 millions de personnes y habitent aujourd’hui : la population y est jeune (29% de – de 20 ans) et fortement précarisée (taux de pauvreté à 21,7%, record national). Du fait de ces particularités ainsi que de la proximité de l’aéroport international de Roissy,la Seine-Saint-Denis continue d’être l’un des points de chute de prédilection des nouveaux immigrés.  C’est donc un lieu d’observation privilégié de la gestion de la diversité humaine et culturelle en France.

Méthodologie

La présente enquête est le résultat d’une vingtaine d’entretiens avec des dirigeants d’associations en Seine-Saint-Denis. Un questionnaire type figurant en annexe a servi de fil conducteur à l’ensemble de ces entretiens. Les associations rencontrées sont très différentes les unes des autres : de par leurs objectifs, leurs actions mises en œuvre, leur nombre d’adhérents, leur professionnalisme ou amateurisme, leurs moyens financiers, leur implantation territoriale. Quasiment tout le territoire dela Seine-Saint-Denis a été couvert par l’enquête, à l’exception des villes de la vallée dela Marne(Noisy-le-Grand, Neuilly-sur-Marne, etc.).

La principale difficulté méthodologique aura été d’arrêter un critère discriminant pour le choix des associations dont l’objet a trait à la diversité culturelle. Quant la diversité est une donnée quasi constitutive de l’identité du territoire, qui ne rentre pas dans son champ ? Cette difficulté aura été surmontée en optant pour les associations dont l’objet est expressément la diversité culturelle, qui mènent une action proactive en faveur de cette notion, et pas seulement une action involontaire et non reconnue comme telle. De telles associations participent toutefois du même processus, mais l’objet de cette enquête aura surtout été de comprendre la manière dont des acteurs de la société civile investissent consciemment ce « créneau » de la diversité culturelle dans leur mode d’action et de légitimation, pour quelles raisons et pour quel impact.

Il nous faut enfin préciser le sens exact donné dans notre enquête à la notion de diversité culturelle. Nous retenons l’acceptation que promeut l’Observatoire de la diversité culturelle : une confluence de singularités d’expressions et de représentations culturelles de laquelle émerge une réalité autonome, une « transculture », qui est plus que la somme de ses composantes. Comment comprendre la trame infiniment complexe de valeurs, de références culturelles, de codes sociaux, de représentations du monde, qui se rencontrent et s’entrecroisent dans notre société ? Quels sont les mécanismes d’articulation du dialogue entre ces différentes singularités ? Comment des acteurs associatifs s’investissent de cet enjeu de dialogue, de cet enjeu de « faire société » ?

Par souci de lisibilité et d’intelligibilité du propos, les associations rencontrées ont été classées a posteriori de l’enquête en quatre catégories : les associations communautaires, les associations de quartier, les associations d’expression artistique et culturelle, les associations de pédagogie sur la diversité culturelle. L’analyse se portera successivement sur chacune de ces catégories d’association.

1) Les associations communautaires

Les associations communautaires sont sans doute les plus nombreuses dans le champ de la diversité culturelle en Seine-Saint-Denis. Ces associations sont catégorisées comme tel parce qu’elles s’identifient, s’appuient et ont pour cible prioritaire une communauté humaine bien définie, que ce soit de manière explicite dans le nom même de l’association (Amitiés franco-berbère à Aulnay-Sous-Bois) ou pas (Liens et cultures, association communautaire tamoule à Bondy). Pour être communautaires, ces associations ne sont pas pour autant communautaristes.  A savoir, elles ne défendent pas et leurs actions ne transcrivent pas une vision selon laquelle la société nationale se composerait des mouvements propres à des communautés ethniques ou religieuse autonomes et étanches les unes par rapport aux autres. Toutes les associations rencontrées, au contraire, s’inscrivent et se réclament du modèle républicain et laïc français : elles ne demandent pour leur communauté aucun traitement particulier, ne revendiquent aucune autonomie par rapport au reste de la société.

S’il existe certainement des associations communautaires à orientation communautariste, nous n’en avons pas rencontrées, d’autant plus qu’elles ne rentrent pas dans le champ de la présente enquête. Nous ne sommes pas en mesure de chiffrer de manière crédible le pourcentage d’associations communautaires républicaines/communautaristes. Il est toutefois possible de dire que les associations communautaires les plus développées, ayant pignon sur rue et recevant des subventions publiques sont dans leur écrasante majorité républicaines et non communautaristes. La forme associative loi 1901 et le mode de financement largement dépendant des subventions publiques de telles structures font qu’elles sont plus ou moins obligées de se conformer au modèle républicain français. Une responsable administrative de la ville de Villetaneuse en charge des associations nous a ainsi clairement indiqué que les associations défendant des positions ou aux pratiques jugées anti-républicaines et non laïques ne reçoivent pas de subventions, ni même d’aide logistique[1] (prêt de salles de réunion, de matériel divers, autorisation de manifestation sur des lieux publics, etc.). Dans ces conditions, les associations communautaristes se trouvent grandement entravées dans leur mode de fonctionnement.

Bien qu’il existe des associations communautaires à vocation essentiellement solidaire entre les membres du groupe, les associations rencontrées ont la particularité de mettre l’expression de leur singularité culturelle en avant. Leur but est de mettre en valeur leur groupe communautaire et les membres qui le constituent par le biais de la culture, de se faire connaître auprès des Autres, de faire de la culture un moyen de partage et de rencontre sociale. L’enquête aura mis en évidence un certain nombre de caractéristiques propres à ces associations communautaires. Le principal trait commun est la manière dont elles se sont toutes approprié les impératifs du discours et de l’action sur la diversité culturelle. Il semble que ce soit là un marqueur générationnel propre aux nouveaux dirigeants d’associations communautaires.

L’évolution du Centre Culturel turc d’Aulnay-Sous-Bois est à ce titre révélatrice. L’association a été fondée en 1982 par les parents de l’actuelle dirigeante, Ayse Baris. L’association était tournée essentiellement en direction de la communauté immigrée turque d’Aulnay-sous-Bois, interagissait peu avec les autorités locales et a vite périclité faute de moyens et par manque de dynamisme. Reprenant l’association de ses parents, Mlle Baris en a radicalement changé l’orientation : l’association s’est ouverte à d’autres communautés (lors de notre entretien, était présente une bénévole d’origine algérienne ; la quasi totalité des associations communautaires rencontrées ont pris soin de se présenter à nous en offrant un visage diversifié, mettant en avant des bénévoles non membres de la communauté que représente l’association) ; elle organise désormais des voyages en Turquie ouverts à des personnes d’Aulnay-Sous-Bois non membres de cette communauté et développe des partenariats avec d’autres associations communautaires pour des évènements culturels communs. De plus, l’association s’est fortement ancrée sur le territoire du quartier Nord d’Aulnay-Sous-bois, développant des activités pour les enfants, les jeunes et les femmes du quartier, sans distinctions communautaires. Cela tend d’ailleurs à relativiser notre catégorisation des associations, puisque le Centre culturel turc d’Aulnay-Sous-Bois est autant une association de quartier qu’une association communautaire. Enfin, pour symboliser les changements intervenus, l’association devrait prochainement s’appeler association franco-turque d’Aulnay-Sous-Bois, afin de mettre en avant l’aspect des échanges culturels, d’interaction, de transculture que défend désormais l’association.

Cette évolution se retrouve dans la plupart des associations communautaires ayant de l’ancienneté en Seine-Saint-Denis. On peut citer également l’exemple de Liens et cultures, association tamoule de Bondy qui a intégré dans son intitulé même sa volonté de s’inscrire dans le champ de la diversité culturelle. L’essentiel de l’activité de cette association consiste à donner des cours de langue tamoul aux enfants nés en France de cette communauté. On pourrait dès lors s’interroger : la diversité culturelle ne serait-elle pas une façade, une stratégie opportuniste de certaines associations répondant à l’air du temps et permettant de mieux capter les ressources publiques ? Si la nécessité de se conformer aux desiderata des bailleurs de fonds publics est sans aucun doute un puissant aiguillon, il ne fait non plus pas de doute que ces associations s’approprient réellement l’enjeu de la diversité culturelle et de sa promotion.  L’effet générationnel précédemment souligné vaut ainsi également pour l’équipe dirigeante de Liens et cultures, qui était précédemment engagée dans une antenne locale à Bondy d’une grande fédération associative de la diaspora tamoule. Ces acteurs associatifs ont quitté cette fédération pour divergence stratégique  et créé Liens et culture en 2008, récupérant l’essentiel des bénéficiaires des prestations de leur ancienne association, et en gagnant même beaucoup de nouveaux. Voici comment Sivananthan Rajendram, président de l’association,  justifie ce changement[2] : « On a coupé les liens avec la fédération franco-tamoule qui développait clairement une approche communautariste et était très orientée politiquement. Les enfants d’origine tamoule ont besoin de connaître leur culture d’origine, mais pas de se trouver embarqués dans des problèmes politiques importés d’ailleurs (…) Nous sommes une association républicaine, nous travaillons avec tous ceux qui veulent découvrir les différences. On reconnaît les communautés, mais on pense qu’elles doivent s’ouvrir. Une communauté fermée pose des problèmes. Depuis cette année, sachant que Liens et Cultures est une association qui prône la diversité et pas seulement une association Tamoul, on commence à avoir des liens avec les Cinghalais sur place. Nous avons également des adhérents provenant d’autres communautés, notamment antillaise. »

La promotion de la diversité culturelle, non pas sur le registre de la défense des droits de telle ou telle communauté, d’un lobbying en faveur d’une discrimination positive ou de la captation d’aides publiques en direction d’un groupe particulier, mais sur le registre de la réappropriation et de l’échange entre les patrimoines culturels, est devenu le nouveau crédo des associations communautaires. A tel point que des militants associatifs communautaires chevronnés réorientent la stratégie de leur association ou en créent une nouvelle plus conforme à cette dynamique d’ouverture et d’échange. C’est le cas par exemple d’Emile Sourdier, militant associatif antillais participant notamment à l’association Comité Marche du 23 mai 1998, qui a créé en 2009 l’association Cultures d’ici et d’ailleurs pour décloisonner l’action mémorielle et la recherche identitaire que son action cantonnait jusqu’à présent aux seules populations originaires des territoires d’Outre-mer.

Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait penser de premier abord, les associations communautaires sont à l’avant-poste de l’action en faveur de la diversité culturelle en Seine-Saint-Denis.

 

2) Les associations de quartier

Dans un registre d’action différent, les associations de quartier participent également de manière très importante à la promotion de la diversité culturelle en Seine-Saint-Denis. Sont ici considérées comme associations de quartier celles dont le public réside sur un même quartier, l’association lui offrant un ensemble de services allant de cours de soutien scolaire à des activités sportives et culturelles.  Ces associations sont pour la plupart situées dans des « quartiers sensibles » et peuvent bénéficier à ce titre de subventions publiques afin de servir de « médiateur avec les jeunes » dans des zones urbaines défavorisées où les pouvoirs publics peuvent craindre la potentialité d’une émeute sporadique comme il a pu y en avoir en 2005. C’est le cas par exemple du quartier du Clos-Saint-Lazare à Stains pour l’APCIS (Association pour la Promotion Culturelle Intercommunautaire Stannoise) ou de la cité des Tilleuls au Blanc-Mesnil pour l’association Culture et insertion.

Dans ces quartiers réside une population qui se caractérise par une forte proportion d’immigrés de première ou deuxième génération, d’origines très différentes, qui partage une même condition résidentielle et souvent de précarité sociale, mais à qui il faut apprendre à mieux se connaître et à développer des liens de bon voisinage. Cette relation de bon voisinage n’est pas évidente, les nombreuses tensions intercommunautaires dans des quartiers similaires au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis étant là pour le rappeler[3]. Force est de constater au contraire dans les « quartiers sensibles » de Seine-Saint-Denis que le regroupement communautaire tend à diminuer fortement désormais : si les premières générations d’immigrés ont tendance à habiter à proximité des membres de leur communauté, ce regroupement communautaire s’estompe progressivement, même si cela est moins vrai dans certaines villes (Saint-Denis).

Les associations de quartier sont donc amenées à faire de la gestion de la diversité humaine de leur public une priorité stratégique. L’intitulé même de ces associations est révélateur de la place que joue la culture dans leur travail de médiation sociale : Culture et insertion, APCIS… « C’est à partir de la réalité de notre quartier que l’on a jugé important de mettre en avant la promotion des différences culturelles et communautaires. Promouvoir sa culture d’origine dans un pays qui nous est étranger, c’est super important pour se construire, se valoriser et se sentir à l’aise dans le pays d’accueil », explique un permanent de l’APCIS[4].

L’essentiel du travail de cette association n’est toutefois pas tant en rapport avec les immigrés qu’avec de jeunes français dont les parents ont immigré, mais qui n’ont toujours connu que leur quartier et qui ignorent souvent la culture d’origine de leurs parents, bien que le regard des autres continue à les catégoriser comme « africain », « malien », « algérien », etc. L’action culturelle de l’APCIS est en ce sens intéressante puisqu’elle s’oriente dans plusieurs directions pour répondre aux différents besoins de ces jeunes. Des actions sont mises en œuvre pour valoriser les cultures d’origine, éduquer à l’acceptation des différences et favoriser la compréhension mutuelle des différentes communautés du quartier. Par exemple, des mères de jeunes suivis par l’association offrent à tour de rôle un petit-déjeuner de leur pays d’origine et en profitent pour enseigner quelques mots du langage de ce pays ainsi que des aspects de sa culture. Il y a aussi le projet « raconte moi ton nom » : l’enfant doit poser des questions à ses parents sur l’origine de son nom, sur son parcours familial. « Le but est de permettre à l’enfant de connaître sa propre histoire familiale et individuelle, de se resituer au sein d’un groupe, d’une histoire. L’école ne joue pas assez son rôle pour donner ce genre de repères », considère un membre de l’APCIS.

Parallèlement à ce genre d’action ayant pour but de resserrer les liens sociaux à l’intérieur du quartier, l’association poursuit également le but de participer à son désenclavement culturel. Elle emmène son groupe de jeunes faire des visites culturelles à Paris (« même si c’est juste à côté, beaucoup de nos jeunes ne vont quasiment jamais à Paris pour se promener ») pendant les périodes de vacances. Ont ainsi été visités : le quai Branly, l’institut du monde arabe, le jardin des plantes, la galerie de l’évolution et la foire agricole.

Rattacher l’individu à la société et à sa communauté par le biais de la culture, tout en lui donnant les moyens culturels de son émancipation, tel est l’objectif double auquel répond la promotion de la diversité culturelle par les associations de quartier.

Cette fonction de médiation sociale par le biais de la culture menée par des acteurs associatifs s’inscrit dans une longue tradition en Seine-Saint-Denis. Cela fait déjà une vingtaine d’années qu’opère le réseau des femmes-relais en Seine-Saint-Denis, dont l’action s’assimile beaucoup à celle des associations de quartier précédemment décrite. Ces femmes sont des médiatrices interculturelles au sein de leur quartier et ont plus particulièrement pour rôle de faire le pont entre des personnes immigrées peu au fait de la langue et des usages en France d’un côté, et les institutions de l’autre.  « Il s’agit de faire circuler la parole là où elle ne passe pas ou plus, du fait de la méconnaissance de la langue française, de l’insécurité sociale, de l’isolement ou des situations d’exclusion sociale »[5]. Comme l’explique Bénédicte Madelin, directrice de Profession Banlieue, le rôle des femmes-relais dépasse celui de simples traductrices ; il s’agit véritablement d’agents croiseur de codes culturels. Si l’objectif premier est de faciliter l’adaptation et l’intégration d’étrangers au système français, ce même système apprend à  s’adapter aux codes et usages de ces nouveaux arrivants, pour peu que soient reconnus et utilisés les agents de médiation interculturelle.

Femmes relais comme associations de quartier jouent, à leur échelle, un véritable rôle de tisseurs de liens sociaux au sein d’une communauté d’habitat, de gestionnaire de la diversité humaine et culturelle de leur quartier. Ils tirent leur légitimité de la reconnaissance par les habitants de l’utilité de leur travail de terrain et de sa place centrale dans la vie commune. L’importance de leur rôle a déjà été en partie reconnue dans le cadre de la politique de la ville telle que menée en France ces trois dernières décennies.  Mais au-delà du pré-carré habituel de la politique de la ville, l’action interculturelle menée par ces agents associatifs locaux pourrait inspirer d’autres politiques publiques, et notamment l’éducation nationale.

L’éducation nationale rencontre un certain nombre de difficultés dans les zones urbaines défavorisées, comme en atteste la mise en place d’un dispositif particulier de gestion de l’éducation dans certaines de ces zones à partir de 1981, les zones d’éducation prioritaire (ZEP). Le relatif succès des associations de quartier notamment en ce qui concerne les cours de soutiens scolaires ou les activités périscolaires pourrait servir de pépinière d’idées et de bonnes pratiques. Cela est tout particulièrement le cas en ce qui concerne la question du rapport à l’autorité des jeunes de ces quartiers.  Toutes les associations rencontrées soulignent le fait qu’il n’existe quasiment aucun problème d’autorité lors des cours de soutien scolaire, ce qui contraste fortement avec le ressenti des enseignants de l’éducation nationale dans ces zones.

Cette autorité reconnue par les jeunes des militants associatifs de quartier peut s’expliquer par la légitimité que leur confèrent la connaissance du territoire et de ses habitants, la continuité dans le temps d’une action de proximité. Cette légitimité peut en effet manquer à des enseignants de passage. Mais l’autorité reconnue des bénévoles associatifs de quartier se construit aussi dans leur volonté de valoriser culturellement les jeunes en se basant sur leurs différents patrimoines culturels personnels, dans leur travail pédagogique sur la compréhension et l’acceptation des différences, bref, sur leur gestion de la diversité humaine et culturelle des quartiers où ils opèrent. Telle pourrait être une traduction en politique publique de la promotion de la diversité culturelle : réformer l’éducation nationale pour que  la gestion de la diversité humaine et culturelle de la population française soit mieux prise en compte.

3) Les associations d’expression artistique et culturelle

 

La diversité humaine de la Seine-Saint-Denis fait de ce territoire un lieu de création artistique et culturelle particulier. Samira Cherraj, chanteuse et directrice associative d’une troupe de spectacle, décrit ainsi le climat culturel de sa ville[6] : « il y a une fusion artistique à Aubervilliers, faite de la rencontre de personnes d’origines et d’influences culturelles différentes. Cette fusion artistique est un formidable soutient à la création, et cela permet de faire émerger de nouvelles formes de culture ou de réinterpréter son propre répertoire en le confrontant à celui des autres. »

Dans ce contexte, des associations d’expression artistique et culturelle se saisissent de la question de la diversité, constitutive de leur projet artistique, et agissent de manière à en valoriser et à en partager l’usage. Ce sont ces associations que nous regroupons ici sous la catégorie « associations d’expression artistique et culturelle ». Il peut s’agir de troupes artistiques semi-professionnelles ayant choisi le statut d’association et développant des ateliers d’apprentissage (danses, musiques, chansons, théâtre, etc.) en parallèle de leur propre production artistique. Il peut s’agir d’associations réunissant des aficionados ou des professionnels du monde de la culture,  souvent assistés des services culture, jeunesse ou association des villes du département, et qui animent la vie culturelle dela Seine-Saint-Denis en favorisant la création artistique, soutenant la nouvelle scène et favorisant systématiquement l’expression de répertoires différents.

Un certain nombre de ces associations ont la particularité de s’organiser sous forme de réseau. On peut citer pour exemple le réseau Baicila (réseau des musiques et danses du monde en Seine-Saint-Denis, basé à Saint-Denis) ou encore le réseau Villes des musiques du monde. Dispositif initialement mis en place par la ville d’Aubervilliers en 1997, Villes des musiques du monde s’est autonomisé en 2003 pour prendre la forme d’une association fédérant les acteurs de la culture au niveau départemental. L’association organise une fois par an un festival auquel participent 18 villes du département : l’objectif est de mettre en valeur la production musicale locale sous ses différents registres, et de faire connaître des musiques du monde au public séquano-dyonisien. Ces réseaux associatifs dévoilent une autre image de la culture en Seine-Saint-Denis, qui ne se réduit pas au hip-hop ou aux « musiques urbaines » : outre les musiques du monde,la Seine-Saint-Denis, qui dispose de plusieurs conservatoires, est aussi, par exemple, un haut-lieu de musique classique.

Kamel Dafri, directeur de Villes des musiques du monde, explique ainsi la démarche de son association vis-à-vis de la diversité culturelle[7] : « Le festival veut mettre en avant la diversité culturelle comme une richesse partagée. Mais cette richesse de la diversité, il faut l’organiser, l’accompagner, et cela ne se fait pas spontanément. Pour qu’une action interculturelle soit porteuse de sens, il faut essayer de se saisir des particularités du territoire pour la co-construire avec lui  (…) Nous essayons de mettre en avant les valeurs sociétales des différentes musiques, et de mettre le public au cœur du dispositif. Il ne faut surtout pas mettre en conflit les répertoires traditionnels des uns et des autres, mais voir comment faire des croisements, travailler à une forme de transculturalité artistique. »

La place importante qu’occupent les « musiques du monde » (world music) sur la scène départementale s’explique par le fait quela Seine-Saint-Denis est elle-même une miniaturisation du système culturel mondial où la musique gnawa côtoie la musique mandingue, la samba la danse tzigane. On retrouve là un phénomène constitutif de la mondialisation actuelle, qui est la déterritorialisation de cultures tirant leur spécificité d’un attachement à une communauté humaine particulière, autrefois sédentaire et localisée sur une seule région.  Cette déterritorialisation des cultures s’accompagne d’une recomposition de leur scène d’exposition : les artistes concernés doivent s’insérer dans de nouveaux réseaux de soutien à leur production, doivent apprendre à conquérir un public qui n’est plus uniquement celui de leur communauté d’origine. Les réseaux associatifs culturels et artistiques de Seine-Saint-Denis jouent un rôle stratégique majeur dans ce contexte et font du département, qui profite aussi du phare culturel international que représente Paris, l’une des scènes internationales importantes des musiques du monde.

L’association Altamira offre un exemple d’autant plus intéressant de l’impact et du rayonnement de ces associations qu’il s’agit en l’occurrence principalement d’une initiative individuelle. En effet, l’association a été créée et est actuellement gérée essentiellement par un seul individu, Boris Lelong. Mélomane, passionné par les voyages, le fondateur et directeur d’Altamira développe un concept original : faire des portraits musicaux de communautés traditionnelles de par le monde, enregistrer leurs chansons mais aussi les sons naturels qui entourent leur quotidien. Dans ce cadre, il a voyagé en Mauritanie, à Madagascar, au Tibet, aux Philippines. L’idée lui est venue d’appliquer le même concept dans sa propre ville, ce qui s’est traduit par son projet « la mémoire en chantant » : interroger les personnes âgées de Saint-Denis sur leur patrimoine musical personnel, son évolution, et mener ainsi un travail de mémoire local. La démarche a rencontré un franc succès dans des maisons de retraite de la ville, avec lesquelles l’association travaille dans la durée. Boris Lelong définit son travail comme du « développement social par la culture ». Altamira est désormais passée à la vitesse supérieure, puisqu’elle accueille en Seine-Saint-Denis des troupes musicales traditionnelles n’ayant auparavant jamais quitté leur territoire. Cela a été le cas en juin 2010 avec la troupe des « Femmes artistes du lac Sebu » (Philippines), dépositaires d’une culture qui serait en voie de disparition, et qui ont logé deux semaines durant au sein d’une maison de retraite de Saint-Denis avec laquelle travaille Altamira, et présenté un concert final au musée du Quai Branly à Paris.

On peut donc résumer l’action des associations d’expression culturelle et artistique du département à deux grands axes en rapport à la diversité culturelle : accompagner la production transculturelle locale ; faire du territoire une scène reconnue de la production culturelle et artistique mondiale.

Beaucoup reste cependant à faire, et le potentiel culturel du territoire pourrait encore être mieux mis en valeur. La culture en Seine-Saint-Denis est soutenue par des établissements reconnus pour leur originalité et leur créativité (MC93 à Bobigny ou Main d’œuvre à Saint-Ouen par exemple), lesquels s’appuient beaucoup sur le milieu associatif. Mais certains secteurs constitués en réseaux bien organisés (notamment les musiques et danses du monde) sont mieux pourvus que d’autres (théâtre, cinéma, littérature…), où l’action associative apparaît de manière plus éclatée, manque de lisibilité et perd en impact.

D’où l’importance du fonctionnement en réseau au niveau départemental pour ces associations, qui en sont d’ailleurs demandeuses. Beaucoup ont parfois l’impression d’agir seul, de vider la mer avec une tasse de thé, l’immensité de leur tâche et des possibilités offertes contrastant avec la faiblesse de leurs moyens. Au-delà des problèmes récurrents sur la faiblesse des moyens financiers, la baisse continue des subventions publiques qui affaiblissent le secteur associatif culturel du département, ces associations bénéficieraient certainement d’un décloisonnement de leurs activités, gagnerait à sortir de leur pré-carré habituel. Le défi à venir pour les secteurs culturels les moins développés du département est de mettre en écho les projets des uns et des autres, de partager les expériences, les bonnes pratiques et les contacts ; de créer du sens, créer du lien et donner une nouvelle perspective globale à l’action départementale favorisant la production transculturelle sous toutes ses formes.

4) Les associations de pédagogie sur la diversité culturelle

Le dernier type d’associations en lien avec la diversité culturelle en Seine-Saint-Denis regroupe celles qui ont pour objet la vulgarisation et la pédagogie sur le concept lui-même. Plus que dans d’autres endroits, les préjugés et l’ignorance sur les cultures des uns et des autres, la non prise de conscience sur la dynamique des identités, des cultures et des communautés, peut se révéler dangereuse dans une société aussi hétérogène quela Seine-Saint-Denis. C’est dans ce genre d’endroit que doivent être mis en échec en priorité des théories comme le « choc des civilisations », la tendance à essentialiser les cultures, à figer des communautés. Tel est le constat que dresse un certain nombre d’associations, dont les bénévoles relèvent d’un profil plus intellectuel.

Ethnoart est une association symbole de ce groupe. Fondée en 2002 par l’ethnologue Martine Schually, son but est de sortir de la « tour d’ivoire » de cette science pour en vulgariser les principaux concepts, notamment en direction d’un public de collégiens. Agnès Jahier, administratrice de l’association, en résume ainsi la démarche[8] : « Nous essayons de vulgariser le thème de la dynamique des identités, ce que n’a pas forcément réussi à faire l’ethnologie. Les identités évoluent, changent, et on en a plusieurs. Il faut donc casser les représentations figées de la culture. Il nous semblait important de diffuser en Seine-Saint-Denis la connaissance des ethnologues qui est d’essayer de comprendre sans jugement immédiat, mais surtout d’apprendre à se connaître. » Plusieurs ateliers didactiques et ludiques sont élaborés par l’association (atelier musique-ethnologie…), et des ethnologues bénévoles d’Ethnoart se rendent régulièrement dans des collèges du département rencontrer des élèves pour leur expliquer l’importance et l’intérêt de ces théories. Ils viennent ainsi combler un certain vide de l’enseignement public français sur ces thématiques, notamment sur l’histoire contemporaine des migrations et sur la recomposition du visage humain et culturel français. Les jeunes collégiens sont en général très demandeurs de cet enseignement qui leur donne les concepts et les clés de compréhension sur leur propre identité, sur leur place dans la société française. Un enseignement qui gagnerait sans doute à être généralisé.

Les associations de pédagogie sur la diversité culturelle présentent cette particularité d’être le prolongement original d’un engagement intellectuel. Dans cette démarche, le rapport à la société de l’intellectuel n’est plus celui de l’observateur par rapport à l’objet observé : le but est de peser sur la réalité de l’objet en en faisant partager sa lecture et en tentant de la refaçonner à cette aune. Concevoir la diversité culturelle comme une dynamique de rencontres et d’échanges, et non pas comme un catalogue figé de particularismes autonomes et étanches, implique des actions et une démarche sociétale différentes. Pour dynamiser cette diversité culturelle, il faut œuvrer à des mécanismes de dialogue, de compréhension mutuelle, etc. Car même une lecture constructiviste de la société ne peut ignorer qu’il puisse exister des situations de blocage, de repli sur soi, d’affrontements, d’étanchéité des cultures les unes par rapport aux autres si rien n’est fait pour accompagner leur mouvement naturel.  C’est donc le prolongement logique de cette lecture dynamique de la société, de l’identité et des cultures qui pousse à un engagement au sein de la société civile. Les théories scientifiques ne jouent plus seulement un rôle de lecture de la société, mais sont aussi de puissants outils de transformation du social.

C’est de ce type d’engagement dont relève la démarche des associations de pédagogie sur la diversité culturelle, parmi lesquelles on peut compter également l’association Underconstruction ou encore l’Observatoire de la diversité culturelle (ODC). Leur but est de vulgariser les outils conceptuels de lecture dynamique des identités et de la société, de faire en sorte qu’ils ne soient pas réservés à une minorité pensante, mais qu’ils soient compris et réappropriés par le plus grand nombre. Pour ce faire, il faut élaborer des méthodes didactiques et ludiques de compréhension de ces sujets.

C’est là la spécialité de l’association Underconstruction, qui crée des jeux interactifs géants pour sensibiliser les jeunes et les enfants à certains sujets : la citoyenneté, la solidarité internationale, le développement durable. La question de la diversité culturelle n’est pas centrale pour l’association, même si elle est également abordée. Underconstruction participe à des festivals et est présente lors des rencontres organisées par les grands réseaux du monde associatif départemental que sont le réseau d’éducation populaire et Via Le Monde (gérés ou soutenus par le Conseil général de SSD). L’association  intervient également dans des maisons de quartier, pour un public annuel touché estimé à 500 personnes.

Enfin, nous finirons ici par évoquer l’Observatoire de la diversité culturelle, qui s’inscrit aussi dans cette catégorie des associations de pédagogie sur la diversité culturelle. L’association est en phase d’évolution : après s’être concentrée sur la valorisation de la diversité culturelle en s’appuyant sur des exemples concrets d’œuvres culturelles (ciné-conférences du monde, débats avec des écrivains d’origines diverses, etc.) l’ODC a vocation à consolider sa production scientifique sur la diversité culturelle comme en témoigne l’ouvrage dirigé par le directeur de l’association, Fulvio Caccia, La Transculture et Vice Versa (Triptyque, 2010), et à appuyer cette production intellectuelle sur la réalité du territoire où elle se trouve,la Seine-Saint-Denis. C’est ce à quoi a modestement tenté de contribuer la présente enquête.


[1] : Entretien avec les responsables du Pôle Vie Associative de la ville de Villetaneuse du 17 mars 2010.

[2] : Entretien du 22 mai 2010.

 

[3] : Les politiques de la diversité : expériences anglaise et américaine : Le modèle multiculturel à l’épreuve, City Heights, San Diego, Californie, par Emmanuelle Le Texier ; Un multiculturalisme moribond, Bristol, Vincent Latour.

[4] : Entretien du 20 mai 2010.

[5] : Bénédicte Madelin, Le rôle des femmes-relais en Seine-Saint-Denis, avec Profession banlieue, Informations sociales 2007/5, N° 141.

[6] : Entretien du 17 février 2010. 

 

[7] : Entretien du 30 avril 2010.

[8] : Entretien du 19 mars 2010.